27/06/2012

Le veilleur de Saint-Pierre

P1020988.JPGA la cathédrale, gravir les 160 marches de la tour sud permet de découvrir une pépite d'or littéraire de Jean Violette, affichée dans la salle du guet. Comme les grandes chaleurs arrivent, je vous l'offre sans effort :

Magnin, le dernier veilleur de Saint-Pierre, est descendu de sa tour. Il n'y remontera jamais plus. Pour une fois, ce n'est pas la faute à Voltaire. Ce n'est pas non plus la faute à Rousseau. C'est la faute du progrès. Avec le téléphone, plus besoin de Magnin. Il veillait sur nous pendant les heures nocturnes. Nous n'y songions guère. En cas d'incendie, il sonnait le tocsin. Voilà pourtant bien des lustres que nous n'entendions plus, la nuit, la voix grave et sonore de la cloche d'alarme. Déjà, le téléphone réveillait, avec un peu de brusquerie, l'état-major de nos pompiers. Devant sa lucarne, Magnin demeurait pourtant l'œil ouvert, à côté de la cloche qu'il n'ébranla sans doute jamais.

Et c'est pourquoi son départ nous est plus mélancolique. La vénérable vigie remplissait une tâche pleine d'une poésie charmante, mais sans portée, et rien ne nous touche davantage que la disparition de choses qui ne servent plus.

Voilà soixante-dix ans au moins que cette institution faisait partie de nos mœurs. Avant elle, les tours abritaient une garde qui veillait sur le temple et sur la ville endormie. C'est fini maintenant.

N'importe, dormons en toute quiétude, puisque le Téléphone nous protège !

 


Or donc Magnin est descendu parmi nous. Ce qu'il contemplait de haut, il le voit de près maintenant. Il se mêle à notre vie. Il participe à nos passions et à nos luttes. Il regarde se mouvoir M. Paul Pictet, et M. Henri Fazy avec M. Gottret. Il voit s'agiter Bertoni et s'étendre M. Sigg dans un repos bien gagné. Il entend les palabres électorales et les discussions académiques. Il sait que les pommes de terre sont hors de prix, et que l'Express suisse va paraître. Le veilleur contemplatif et solitaire se sent diminué dans la ville agrandie et tumultueuse. Loin de sa tour d'ivoire, il apprend à connaître l'action et se trouve en meilleure posture pour en juger la valeur. Certes, l'action est utile, comme le téléphone. Mais, à tout prendre, je lui préfère le rêve, la solitude et la silencieuse contemplation de l'Idéal.

Au haut de sa tour, le poète, comme le veilleur de nuit, jette son regard au loin et lance, comme la cloche d'alarme, son verbe où frissonnent l'Absolu avec les chants de l'Avenir.

Puisque Edison a chassé Magnin de sa tuile, montez, ô poètes, à la Tour de vos rêves, et sonnez l'heure de demain, sur laquelle les âmes assoupies règlent parfois leur montre lente... si lente...

Jean Violette

15 février 1911

 

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